Honorer les morts ne suffit plus. À l’occasion de la Journée nationale du GENOCOST, célébrée le dimanche 2 août à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi a ordonné le passage à la phase opérationnelle du Musée national du GENOCOST, présenté comme un « complexe scientifique mondial » destiné à conserver et transmettre la mémoire des millions de victimes des violences qui ont frappé l’est du pays depuis trois décennies.
Depuis l’adoption de la loi du 26 décembre 2022 sur la protection et la réparation des victimes, la RDC consacre chaque 2 août à la commémoration du « génocide congolais pour des gains économiques », selon la définition portée par les autorités. Cette année marquait la quatrième édition de cette journée, devenue au fil du temps le rendez-vous central de la politique mémorielle congolaise.
De la commémoration à l’institutionnalisation
Au Mémorial du GENOCOST à Kinshasa, Félix Tshisekedi s’est recueilli en présence de survivants, de responsables politiques et de représentants diplomatiques, aux côtés de la Première dame Denise Nyakeru. Le chef de l’État a réaffirmé sa volonté de faire de la mémoire un « rempart » contre le retour des atrocités, tout en insistant sur un principe : « Les réparations ne sont ni une faveur ni un acte de charité publique. Elles constituent une obligation de justice. »
Le musée national doit centraliser archives, témoignages et traces des violences, mais aussi transmettre cette histoire aux générations futures. Le projet s’inscrit dans une politique plus vaste que Kinshasa cherche désormais à structurer autour de quatre piliers : mémoire, justice transitionnelle, réparations et plaidoyer international. Le gouvernement doit par ailleurs budgétiser dès le prochain exercice financier une Stratégie nationale d’appropriation destinée à indemniser les survivants. La Commission interinstitutionnelle d’aide aux victimes et d’appui aux réformes (CIA-VAR) a présenté à cette occasion l’état d’avancement de cette politique.
La justice au cœur du récit national
Pour Kinshasa, le GENOCOST ne se limite plus à honorer les morts : il s’agit désormais de documenter les violences et d’établir les responsabilités. En octobre 2025, l’Assemblée nationale avait déjà adopté une résolution reconnaissant officiellement un « crime de génocide » commis dans l’est du pays, à la suite d’un appel lancé par Félix Tshisekedi lors de la commémoration de 2025.
Un an plus tard, le dispositif s’étoffe : le gouvernement évoque justice transitionnelle, réparations et recherche comme les piliers de cette politique mémorielle. Dès la prochaine rentrée universitaire, le GENOCOST doit intégrer des clubs de veille citoyenne et s’appuyer sur un master consacré à la justice transitionnelle, ainsi que sur un fonds de recherche dédié.
Une mémoire tournée vers l’extérieur
Depuis Kinshasa, la question mémorielle dépasse largement les frontières de la RDC et c’est bien là que le projet devient politiquement sensible. Les autorités congolaises cherchent depuis plusieurs années à obtenir une reconnaissance internationale des crimes commis dans l’Est et à en souligner la dimension économique. Le terme GENOCOST participe pleinement à cette stratégie diplomatique, à tel point que certains observateurs y voient autant un acte de vérité qu’une arme dans le rapport de force avec Kigali.
Dans son discours du 2 août, Félix Tshisekedi a de nouveau dénoncé ce qu’il qualifie d’agression rwandaise et mis en cause l’AFC/M23, présentant les violences actuelles dans l’Est comme le prolongement d’une histoire marquée par la prédation des ressources, les déplacements de populations et les massacres. Cette dimension politique reste étroitement imbriquée dans la démarche mémorielle : documenter les crimes du passé sert aussi, pour Kinshasa, à légitimer sa lecture du conflit actuel au risque, pour certains critiques, de brouiller la frontière entre devoir de mémoire et communication de guerre.
Ne pas oublier, mais établir les faits
Le principal défi de cette politique reste de transformer la mémoire officielle en travail historique et judiciaire documenté. Un musée peut conserver des archives et des témoignages ; une politique mémorielle peut honorer les victimes. Mais la question centrale demeure celle de l’établissement des faits, de l’identification des responsables et de l’accès effectif des victimes aux réparations, un terrain sur lequel les annonces sont, pour l’heure, plus abondantes que les résultats concrets.
En ordonnant l’entrée en phase opérationnelle du Musée national du GENOCOST, Félix Tshisekedi donne une nouvelle dimension à une commémoration vieille de quatre ans. Le 2 août n’est plus seulement une journée de recueillement : il devient le point d’ancrage d’une politique mémorielle qui, en s’inscrivant dans la durée, assume aussi de plus en plus ouvertement sa dimension diplomatique face au Rwanda.